Le piratage, nouvel ennemi des éditeurs

Le Salon du livre se tient ce week-end à Paris avec pour toile de fond un phénomène grandissant : le piratage des livres numériques. A l’heure où les lecteurs « numériques » sont de plus en plus nombreux, l’inquiétude de l’édition française ne cesse de croître devant tous ces nouveaux pirates potentiels.

Crédit : Angry Asian Librarian Flickr CC (by nc sa)

Crédit : Angry Asian Librarian Flickr CC (by nc sa)

La lecture de livres numériques aurait triplé en un an, selon les chiffres présentés par le Syndicat national de l’édition (SNE) lors du Salon du Livre, ce week-end. Des résultats encourageants mais qui pourraient bien renforcer la paranoïa des éditeurs dans leur nouvelle croisade : celle contre le piratage. Fin octobre, le SNE associé à six grands groupes d’éditions français (Gallimard, Hachette, Albin Michel…etc) déclenchait les hostilités juridiques en poursuivant en justice Team Alexandriz, un site qui donne librement accès à une grande quantité de livres français au format numérique.

Il s’agit d’une action inédite en France, signe que le conflit éditeurs/pirates se durcit et prends de l’envergure. Le livre est un des derniers supports culturels à s’être développé au format numérique, bien plus tard que la musique et les films. Le récent essor des tablettes et liseuses, comme le Kindle d’Amazon ou le Kobo de Fnac, a démocratisé sa dématérialisation mais aussi facilité la possibilité de le dupliquer et le partager. Le livre est désormais un produit piratable comme les autres.

Différentes parades pour peu de résultats

Team Alexandriz n’est pas le seul site à proposer des eBooks piratés, mais avec un catalogue riche de plus de 1 000 œuvres c’est incontestablement le plus populaire pour les livres en français. La cible parfaite en somme, pour des éditeurs désireux de faire un exemple. D’autant que la Team les narguait depuis un moment déjà : après avoir corrigé l’édition 2011 du prix Goncourt, le site a carrément rémunéré un auteur au nez et à la barbe de son éditeur, qui ne possédait pas les droits numériques de l’œuvre. Tant pis si les effets négatifs du piratage sur les ventes restent encore à prouver, plusieurs études démontrant que les livres piratés se vendent en vérité mieux.

La voie judiciaire n’est cependant pas la plus usitée. Les copies numériques sont souvent protégées par des DRM (Digital Rights Management, « gestion des droits numériques »). Il s’agit de chiffrer les œuvres numériques pour en empêcher la copie ou insérer des contraintes de lecture, par exemple en associant un contenu à une liseuse spécifique. Seulement les DRM sont très critiqués. En empêchant que les livres numériques qu’il vend soient lus sur autre chose qu’un Kindle, Amazon est ainsi accusé de fausser le jeu de la concurrence. Les lecteurs se retrouvent aussi, paradoxalement, avec des livres “diminués”, pour reprendre l’expression du juriste Calimaq, spécialiste du droit d’auteur : “alors que le numérique pourrait faire de nous des “super-lecteurs”, capables d’entretenir des rapports plus riches et plus complexes avec les textes, il semble qu’en l’état actuel des choses, il conduise bien trop souvent à nous transformer en “sous-lecteurs”, privés des droits essentiels que le livre papier nous garantissait par sa matérialité même.”

D’autre part, à l’heure de la culture multi-écrans, les lecteurs numériques n’apprécient guère qu’on leur impose un support de consommation. Différents lobbys ainsi vu le jour au cours des dernières années pour réclamer leur suppression. Dans tous les cas, les DRM sont loin d’être efficaces à 100 % et s’avèrent faciles à outrepasser.

Toutes ces initiatives du milieu éditorial font volontiers passer le piratage pour un fléau destructeur, contre lequel il faut lutter par tous moyens. Pourtant ce phénomène reste relativement embryonnaire dans le secteur littéraire, une majorité du lectorat français étant encore fermement agrippé au format papier. De plus, l’étude présentée par le SNE indique que seuls “15% des lecteurs d’ebooks avouent avoir eu recours à une offre illégale”.

La situation semble cependant partie pour évoluer : le marché du livre numérique prend de plus en plus d’importance, et la paranoïa des éditeurs avec. Les résultats 2012 de l’édition espagnole, selon lesquelles le piratage aurait fait perdre entre 350 et 400 millions d’euros aux éditeurs, n’ont sans doute rien fait pour les rassurer.

La faute à une offre légale décevante ?

Côté pirates et lecteurs, on accuse l’édition d’avoir creusé sa propre tombe. Trop frileux et peu impliqués dans la parution numérique, les éditeurs sont montrés du doigt tant sur le prix des livres électroniques – jugé trop élevé – que sur le choix, trop peu varié. En moyenne, un livre numérique ne coûte que de 25 à 30% moins cher [PDF] qu’un livre papier. L’ offre pirate ferait finalement le boulot des éditeurs à leur place, en fournissant des productions de qualité et en mettant en ligne des oeuvres indisponibles autrement.

Philippe Aigrain, cofondateur de La Quadrature Du Net, défends l’idée qu’un droit au partage devrait être reconnu pour les livres numériques et désapprouvait l’approche procédurière des éditeurs, estimant qu’ils «répèt[ent] en pire l’erreur des majors musicales».

Les éditeurs se justifient en arguant de la confidentialité actuelle du marché : le numérique représentait moins de 1% du chiffre d’affaire de l’édition française en 2011, contre plus de 10% outre-Manche. Y investir massivement serait donc prendre un trop gros risque.

Différentes conférences consacrées au développement du numérique pourraient apporter des éléments de réponses lors du Salon du livre. Cette réunion des différents acteurs du milieu littéraire serait une belle occasion d’aborder le problème de front pour y apporter des solutions intelligentes.

Vincent Souchon

 

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5 réflexions sur “Le piratage, nouvel ennemi des éditeurs

  1. Y investir massivement, non car trop confidentiel.
    Investir massivement pour lutter contre le piratage par contre, c’est moins confidentiel ?
    Pirater un marché confidentiel… la logique m’échappe.

  2. Je ne comprend pas comment on peut parler de pirates.
    Il ne faut pas tout mélanger. Ces gens volent des livres, mettent leur marque dessus, les diffusent et en tire même bénéfices via appel aux dons sur leur site. Ils ne les pirates pas, ils les volent, c’est très différent.
    C’est certainement moins glamour de parler de voleurs, mais c’est beaucoup plus vrais.

    • Définition du pirate informatique : (Informatique) Personne qui contourne ou détruit les protections d’un logiciel, d’un ordinateur ou d’un réseau informatique.
      Ce que fait la TeamAlexandriz.
      Le vol est sous forme de manque à gagner, les dons ne servant pas forcément à s’enrichir personnellement.
      D’ailleurs le SNE poursuit comme contrefacteur je pense. Donc pour la diffusion, pas pour l’enrichissement.

      • J’ai le regret de devoir vous contredire…
        Ce que fait la Team Alexandriz (et uniquement les « releases » de la Team), n’est pas du piratage(d’après votre définition). Les ouvrages qu’ils proposent ne sont pas disponible en version numérique à la base; il ne peuvent donc pas en faire « sauter » les protections. Ils partent de version papier qu’ils scannent, mettent en page, relisent…afin d’obtenir un ouvrage papier.
        Il en est de même pour le vol, il n’y a pas soustraction et manque à gagner car le produit n’existe pas en numérique.
        Quand à la rémunération, cela peut en effet choquer, mais je ne suis pas sur que les dons soient énormes, et que les membres s’enrichissent.
        Selon moi, le travail effectué est à mettre en relation avec ce que font certaines personnes en créant une bibliothèque rurale ou de quartier en demandant non pas une rémunération, mais la possibilité d’avoir gratuitement un local, de demander à ce que l’on donne des livres qu’ils puisent intégrer dans leur bibliothèque.
        Le site de la Team Alexandriz a été créer pour palier à un manque au niveau de la lecture numérique!
        Le site et l’activité liée sont probablement illégaux, mais considérer comme du piratage ou du vol, je ne le pense pas.

  3. Pingback: Qui est le pirate et qui est dans l’illégalité ? | Quoi lire ?

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