Open data : la bibliothèque départementale de Saône-et-Loire fait l’exception

Photo Flickr CC by Nathan Williams

L’ouverture des données publiques en matière de culture est absente de la feuille de route remise par le gouvernement fin février. La bibliothèque départementale de Saône-et-Loire (BDSL) expérimente cependant un catalogue qui permettra d’accéder, à terme, aux ressources des 230 bibliothèques du territoire.

230 bibliothèques et 250 000 ressources, ouvrages, disques et DVD confondus. La Saône-et-Loire a été le premier département français à ouvrir ses données publiques sur le site opendata71 en juin 2011. Depuis cinq mois, le conseil général s’est lancé dans un autre projet : il expérimente une version bêta d’un catalogue agrégeant les données culturelles disponibles dans deux bibliothèques du département : celles de Sancé et Saint-Rémy. L’objectif final est de permettre l’accès au public de ce catalogue qui réunira les données des quelque 230 bibliothèques du département. « Nous souhaitons améliorer de service des usagers en leur permettant, si besoin, de se procurer le livre dans une autre bibliothèque que celle de leur ville », explique Jérôme Triaud, à l’initiative du projet. Directeur de la lecture publique de Saône-et-Loire, il mène l’ensemble des actions menées autour du livre en Saône-et-Loire.

Le public pourra en effet avoir accès à une base de données indiquant dans quelle bibliothèque se trouve l’ouvrage, disque ou DVD qu’il souhaite se procurer. Il aura alors la possibilité d’aller chercher le produit sur place, ou de le commander pour être livré à domicile. A l’origine de cette expérimentation, deux constats : « des bibliothèques sous-exploitées » et « un ratage de la part des départements, qui n’ont pas pensé, dans les années 90  à développer les capacités d’innovation des bibliothèques départementales ».

A ce jour, sur les 101 départements français, 63 possèdent un catalogue au sein de leur bibliothèque départementale de prêt (BDP), mais il constitue davantage un outil pour le bibliothécaire que pour le citoyen. Aucun catalogue ne lui permet en effet de localiser la bibliothèque renfermant le produit qu’il souhaite acquérir.

Les habitants de Saône-et-Loire ne sont « pas plus lecteurs que la moyenne nationale », précise Jérôme Triaud, mais « le rôle d’une bibliothèque départementale est de permettre une synergie entre les bibliothèques du département, pour offrir un service plus efficace aux usagers », estime-t-il.

La BnF sera le partenaire de la bibliothèque départementale de Saône-et-Loire
Photo Dalbera CC by Wikimedia

Vers un partenariat avec la BnF

La BDSL travaille actuellement à la mise en place d’un partenariat avec la Bibliothèque nationale de France (BnF). « Le but est d’enrichir les données de la BDSL grâce à la BnF via un outil approprié. » L’usager de Saône-et-Loire pourra par exemple avoir accès à la biographie d’un auteur faisant partie des données de la BnF, et “d’autres éléments de  Gallica« , la bibliothèque numérique de la BnF qui répertorie deux millions de documents, assure Jérôme Triaud.

Un service amélioré donc, et surtout une « meilleure visibilité des bibliothèques du département », selon Lionel Maurel, juriste et biblliothécaire. L’initiative est intéressante surtout de ce point de vue selon lui. En effet, « il n’est pas simple pour les petits établissements des milieux ruraux de se faire une place parmi les bibliothèques des grandes villes », explique-t-il.

Un impact limité

Adrienne Cazenobe, responsable de la formation continue à Médiadix (centre francilien de la formation aux carrières des bibliothèques), et enseignante de bibliothéconomie générale à l’université de Paris 10, estime quant à elle que le portail de Saône-et-Loire « ne changera pas le quotidien de ce type d’établissements », car les catalogues subissent une faible fréquentation : « Les catalogues existaient déjà avant le projet de la BDSL, or ils n’ont jamais été vraiment utilisés. » Une faible utilisation qui s’expliquerait par l’usage de Google comme un réflexe. « Le catalogue n’est pas la porte d’entrée privilégiée ces personnes qui recherchent un ouvrage. Google est devenu le réflexe ».

Or, quel que soit le nom de l’auteur ou le titre de l’ouvrage que l’on tape dans la barre de recherche, les catalogues dans lesquels ils sont répertoriés n’apparaissent jamais avant la fin de page, et surtout si ces auteurs ou ouvrages sont connus. Pour remédier à cela, il faudrait que les données bibliographiques « soient traitées par Google pour que les catalogues arrivent en premier dans le classement des données », explique Adrienne Cazenobe. « Des progrès sont en cours avec Knowledge graph qui traite les données de manière catalographique », reconnaît-elle. Cet outil permet d’afficher, depuis l’année dernière, une fiche complémentaire des résultats traditionnels de Google. Elle apparaît dans une colonne à droite de ces résultats, et propose images, texte et informations associées à la recherche de l’internaute.

Ce dispositif encouragera-t-il alors la fréquentation des bibliothèques ? L’open data semble être un levier parmi d’autres. Si Lionel Maurel salue l’initiative de la BDSL, il pointe des priorités : « il existe des chantiers plus importants pour augmenter la fréquentation : élargir les horaires d’ouverture des bibliothèques et moderniser les équipements. » Jérôme Triaud pense au contraire que le web est une priorité : « négliger la capacité des bibliothèques à exister sur le web les tuera. Il ne faut pas penser que l’extension des horaires d’ouverture est prioritaire à une présence accrue sur le web, mais faire évoluer les deux en même temps. »  Revoir les horaires d’ouverture des bibliothèques de Saône-et-Loire n’est cependant pas à l’ordre du jour… Adrienne Cazenobe pense quant à elle que « toucher les personnes qui ne consomment pas de produits culturels en ouvrant les données est un fantasme », avant d’ajouter qu’on ne peut pas « obliger les gens à se cultiver. Pas plus aujourd’hui, à l’heure où nous disposons d’outils contemporains, qu’hier. » Jérôme Triaud est lui plus optimiste, convaincu que le web permet de toucher « un public qui se passe déjà partiellement ou totalement des bibliothèques. Avec le web, on réintroduit les bibliothèques dans les habitudes de ces publics. »

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Photo Wikimedia commons CC by SLU Madrid Campus

La culture hors-jeu

Le projet de la Saône-et-Loire se remarque malgré tout dans un paysage français qui laisse peu de place à l’ouverture des données du milieu culturel. Sur leurs portails open data, les collectivités libèrent des données relatives à la culture, pour valoriser leurs actions. C’est le cas du conseil général des Hauts-de-Seine qui répertorie ses structures culturelles partenaires. Mais les institutions culturelles elles-mêmes sont frileuses face à l’open data.

La circulaire du gouvernement émise le 26 mai 2011 impose en effet à tous les ministères, y compris celui de la Culture et de l’Education, de verser leurs données dans le portail data.gouv.fr, comme le rappelle owni.fr. Ainsi, le ministère de la Culture et de la Communication défend ses efforts pour rendre accessibles et réutilisables le maximum de données culturelles.

Parmi celles-ci, « les adresses géolocalisées des évènements culturels sur le territoire français, la liste actualisée des immeubles protégés au titre des monuments historiques » etc. L’accès aux ressources des institutions culturelles, n’apparaît pas, comme le rappelle Lionel Maurel sur son blog. Libre aux institutions de libérer leurs données ou non. C’est l’exception culturelle française, inscrite dans la loi de 1978. Elle impose l’accessibilité de l’information publique et pose le principe d’une exception pour les données issues de la culture, de l’enseignement et de la recherche.

L’exception culturelle française en question

« Le choix d’ouvrir ou non ses données revient donc à chaque institution culturelle publique dans la mesure où il n’existe pas d’obligation », rappelle Claire Gallon, de l’association LibertTic. Le conseil national du numérique (CNNum) conteste cette exception et demande la révision de la loi. Lionel Maurel  estime quant à lui qu’elle joue  « un rôle contreproductif (…) en laissant les établissements culturels en marge du mouvement d’open data qui se dessine en France, aussi bien au niveau central avec Etalab, qu’à celui des collectivités locales ».

A l’ère de la gratuité, les conséquences sur l’accessibilité des données sont lourdes. « Certaines institutions ont pris l’habitude de s’enfermer dans une logique de monétisation des données. » Un droit « contraire à l’open data », dont l’intérêt est de réutiliser les données comme on le souhaite, « que ce soit dans un but commercial ou dans l’intérêt public », rappelle Lionel Maurel. Adrienne Cazenobe partage ce sentiment d’injustice, estimant que l’exception culturelle a valeur de « protectionnisme », une notion « totalement incompatible avec internet. » Il suffirait pourtant, pour remédier à cela, de supprimer le décret d’Etalab, mission gouvernementale chargée de l’ouverture des données, sur l’exception culturelle française. « Nul besoin de faire voter une loi », explique Lionel Maurel.

Flickr CC by Vivian Sbravatti

La Deutsche national bibliothek
Photo Flickr CC by Vivian Sbravatti

Un œil ouvert sur l’étranger

Sans préciser l’usage concret des données culturelles, Lionel Maurel estime que tout  l’intérêt réside en la « liberté des entreprises et des associations citoyennes à inventer ce qu’elle veulent avec ces données, pour faire émerger de nouveaux projets. » En 2009,  les institutions culturelles australiennes s’ouvraient à l’open data, via la mise à disposition de données issues de leurs catalogues et d’oeuvres numérisées versées dans Flickr. L’Australie organisait suite à cela, un concours de mashups à partir des données culturelles.

D’autres initiatives ont vu le jour, comme le rappelle la BnF : la Deutsche national Bibliothek, la Library of Congress, l’Université de Stanford, la British Library, ou encore le Museum d’Amsterdam qui a ouvert une base de 70 000 biens culturels. Ces deux dernières institutions culturelles s’inscrivent dans le projet Europeana, une bibliothèque numérique européenne lancée en novembre 2008 par la Commission européenne. Elle comptait quinze millions d’objets numériques en 2011.

Si Jérôme Triaud affirme être « en train de travailler à l’enrichissement des données des musées de Saône-et-Loire », ceci est encore loin d’être une priorité. En cas de succès de la phase expérimentale, le directeur de la lecture publique devra déjà convaincre les autres bibliothèques du département de l’intérêt de la démarche, avant d’ouvrir l’accès à tous.

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3 réflexions sur “Open data : la bibliothèque départementale de Saône-et-Loire fait l’exception

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