Refondation de l’école : les « autres priorités » des enseignants

Manque de professeurs, classes engorgées, inégalités face à la réforme de refondation de l’école, les enseignants manifestaient hier leur indignation face à un gouvernement «bien attentionné» mais aux priorités différentes des leurs.

77, 78, 91, 92, 93, 95. Des chiffres inscrits sur de gros ballons blancs  flottant de part et d’autre de la foule, au-dessus des mégaphones. Derrière chaque ballon, des enseignants représentés par le premier syndicat des professeurs d’écoles, SNUipp-FSU. FO, SUD Education, CGT Educ’Action Paris sont également présents. 5 800 professeurs ont manifesté selon la police, 12 000 d’après les syndicats. Passage à la semaine de 4 jours et demi, journées et vacances scolaires raccourcies, formation des enseignants, nouvelles méthodes d’enseignement… C’est un vaste programme de refondation de l’école auquel Vincent Peillon, ministre de l’Education, s’est attaqué depuis son élection. Mais les enseignants ne sont pas prêts, et regrettent de ne pas avoir été consultés sur ces projets « attrayants » mais loin d’être urgents.

Le 93, « zone sinistrée »

Un des mécontentements les plus patents : le manque de professeurs. Les 60 000 créations de postes promises entre 2012 et 2017 ne comblent pas les nombreuses suppressions selon les manifestants. « Le calcul mental, on apprend ça à l’école ! » peut-on lire sur une pancarte, parmi les slogans peu tendres envers Vincent Peillon, à l’origine de la réforme. « Saint-Denis, Villetaneuse, Pierrefitte-sur-Seine, Stains… sont des zones sinistrées. Le manque de professeurs est alarmant » explique Jean, 50 ans, directeur de l’école Louis Blériot à Saint-Denis depuis 16 ans.

Josiane, enseignante de 58 ans dans une école maternelle du Pré Saint-Gervais à Saint-Denis, appréhende les difficultés auxquelles seront confrontées ses collègues et elle-même : « Chaque classe compte entre 27 et 28 élèves. Et les enfants d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’hier. Ils sont plus turbulents, demandent de l’attention » explique-t-elle. Alors elle tient au repos du mercredi. « Le mercredi est une pause salutaire pour les enfants et les enseignants. Nous en profitons pour préparer nos cours » explique cette femme qui affronte « quatre heures de trajet par jours : deux heures le matin, deux heures le soir. » Elle déplore par ailleurs la mesure prévoyant l’allongement de 45 minutes de la pause méridienne. « Cette pause est un temps où je prépare le matériel pour les activités de l’après-midi. Je ne veux pas que les enfants soient livrés à eux-mêmes et se retrouvent dans ma classe le midi. »

Ne pas consulter les enseignants : « un loupé phénoménal »

« Le passage à la semaine de 4 jour et demi est vécu par les collègue comme une contrainte : plus de  frais de garde, de transport pour la plupart qui habitent à 1 heure, 1 heure 30 de Saint-Denis » ajoute Jean. Il estime cependant que le problème est bien plus vaste que la seule question des rythmes scolaires : « N’aborder la question que sous cet angle est un peu réducteur. » Selon lui, il est essentiel de « prendre le problème dans l’ensemble : une réflexion sur les programmes, l’école au 21e siècle (…) il faut tirer les enfants vers le haut, et non pas une transmission de connaissance à minima. » Or, si le directeur n’est pas contre l’initiative du gouvernement, il estime que celui-ci « prend le problème à l’envers. »  Une conséquence du peu d’attention accordé à l’avis des principaux intéressés, selon lui : «les enseignants n’ont pas été consultés. Ne pas recueillir ce qu’on pense me parait être un loupé phénoménal » s’exclame-t-il, avant d’ajouter : « Même la droite ne l’avait pas fait ! » Pour l’heure, les écoles de Saint-Denis font « pression » sur la décision du maire, qui souhaite que les rythmes scolaires soient modifiés dès la rentrée 2013. « Sa décision reste inchangée, pour l’instant » conclut Jean.  

« Education nationale, pas territoriale ! »

La fin de la journée à 15h30, les manifestants ne sont pas contre le principe. Mais « encore faut-il que les communes aient les moyens d’investir dans des activités sportives ou culturelles pour occuper les enfants jusqu’à l’arrivée de leurs parents », note Corine, enseignante de 34 ans en maternelle. Les enseignants craignent que ce type d’activités soit à la charge de chaque commune, et qu’ainsi se creusent les inégalités. « En quoi la fin des cours plus tôt sera-t-elle bénéfique aux enfants des communes qui n’auront pas les moyens d’organiser des activités ? » se demande-t-elle. En plus d’un temps de garderie allongé, elle aussi voit déjà des enfants « livrés à eux-mêmes. »

Des inégalités pointées par le directeur de l’école Louis Blériot, qui souligne que si les communes les plus riches ne sont pas en mesure d’assumer financièrement la prise en charge des élèves après 15h30, cela est encore moins le cas des plus défavorisées :

La transition numérique, de la « poudre aux yeux »

La transition de l’école vers le numérique est une des réforme chère à Vincent Peillon. Une initiative à laquelle ne s’oppose pas Antoine, 35 ans, membre de la CGT Educ’Ation Paris, mais qui est loin d’être réalisable, faute de moyens. Résultat : « c’est de la poudre aux yeux », déclare Antoine.

Cette transition aux allures de révolution numérique n’est pas aussi brillante dans les faits. Dans le cadre de sa « stratégie numérique », Vincent Peillon a lancé, fin 2012, le soutien scolaire en ligne par neuf collèges. L’objectif de ce plan est de renforcer le lien entre enseignants et élèves. Il prévoit des changements au niveau des méthodes d’enseignement, et l’accompagnement des élèves en difficultés. L’intention est honorable, mais les professeurs sont clairs : rien ne se fera sans eux.

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