Le Canard Enchaîné : un dinosaure moderne

A 97 ans, le Canard Enchaîné affiche toujours une forme olympique et pour cause : 74 000 abonnés et pas moins de 500 000 exemplaires diffusés en kiosque par semaine. Depuis sa création en 1915, l’hebdomadaire satirique a toujours trouvé un public avide de jeux de mots, de caricatures et de révélations politico-financières. Quelle place le journal occupe t-il encore dans la presse française ? Retour sur le succès d’un « vieux de la vieille » mais pas antique pour autant.

Une victoire de canard. Difficile de ne pas esquisser un sourire ou même de ne pas rire à la lecture du Canard Enchaîné.  Jeux de mots, caricatures, scandales aussi aberrants que burlesques… C’est bien la patte du Canard. Mais le journal satirique est né dans un contexte bien moins cocasse, un an après le début de la première guerre mondiale. A sa création, le journal se voulait pacifiste et avait pour objectif d’inciter les soldats français à arrêter la guerre. Il connut la censure avec l’occupation mais reprend non seulement du poil de la bête sous l’hyperprésidence du Général de Gaulle, mais il connaîtra aussi un regain d’intérêt puisque le journal était alors peu vendu. L’âge d’or du Canard viendra dès l’arrivée de Georges Pompidou au pouvoir, avec les premiers scandales financiers.

Un canard pas comme les autres. A l’heure où la presse écrite est en crise, et où bon nombre de quotidiens renouvellent leur formule, le Canard Enchaîné, lui, estime qu’il n’a nul besoin de changement. Il faut quand même avouer que le support n’est pas très attrayant : l’hebdo n’a pratiquement jamais changé sa maquette. Au cours des 8 pages grisâtres en papier recyclé, le lecteur a en face de lui un joyeux bordel. A lui d’organiser sa lecture à sa guise et de parcourir les innombrables colonnes, les gros titres, les dessins ou encore les multiples rubriques qui habillent le journal. L’erreur serait de penser que ce côté « old school » est la cause d’une quelconque négligence.
Au contraire, le style est parfaitement travaillé. Ce dinosaure de la presse française lutte coûte que coûte contre Internet. Si l’on prenait l’exemple d’Astérix et Obélix, on pourrait presque dire qu’un petit village de Gaule résiste encore et toujours à l’envahisseur romain.

Ce qui rend aussi le Canard Enchainé si particulier, c’est sa totale indépendance vis-à-vis de la publicité. Avec son confrère Charlie Hebdo, les deux hebdomadaires satiriques sont les seuls à revendiquer une liberté de contenu que ne peuvent se permettent les autres journaux, « prisonniers » du diktat de l’annonceur.

C’est indéniable, on n’aime pas le Canard pour son look rétro, mais bel est bien pour son contenu. Au fil des décennies, il a su se bâtir une réputation de tueur à gage.

L’investigation : une spécialité qui fait trembler. Au Canard, on maîtrise l’art de mélanger savoureusement l’humour et l’enquête, sûrement le secret d’une telle longévité. Historiquement placé à gauche de l’échiquier politique, il devient de plus en plus difficile de positionner le Canard puisqu’il tape sur tout le monde, et sur tous les partis politiques. Et cela, les lecteurs ont eu du mal à le comprendre, notamment après l’élection de François Mitterrand. L’hebdomadaire avait vu ses ventes diminuer, reflétant l’incompréhension des habitués socialistes face à un journal qui attaquait aussi le nouveau gouvernement en place.  En dévoilant des affaires politiques, économiques et financières à l’opinion publique, le Canard Enchainé frappe fort, poussant des hommes et des femmes politiques à la démission. On se souvient de grandes affaires qui ont fait le succès du Canard Enchaîné, notamment celle des diamants de Bossaka non déclarés à la douane par Valéry Giscard d’Estaing alors qu’il était ministre des finances en 1973. La même année, l’affaire des plombiers surnommée le « Watergaffe » concerne le journal directement. Des agents de la Direction de la Surveillance du Territoire (DST) se sont faits passer pour des plombiers et s’étaient introduits dans la rédaction afin de poser des mouchards pour espionner les journalistes. Révélation de l’existence d’emplois fictifs à la ville de Paris lorsque Jacques Chirac y était le maire, ou encore la saga Woerth-Bettencourt… la liste des affaires dévoilées par le Canard est encore longue.

Adoré ou haï, Le Canard demeure un monument traversant les décennies malgré quelques blessures de guerre. Le Canard Enchaîné est un journal qui a de la bouteille, un grand cru de la presse française.

Julie Desbois

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s